LES ÉLUCUBRATIONS DE COCO JOYCE EBOOK

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Méagui était une belle petite ville. C’est dans cette localité du sud-ouest de la Côte d’Ivoire où j’avais séjourné quelques années plus tôt avec mon ami Jean-Claude Richard, que j’ai vu combien les peuples ivoiriens et burkinabés cohabitaient dans un climat hautement fraternel. C’était pendant une CAN, je ne sais plus laquelle des éditions, mais le jour de notre arrivée Jean-Claude et moi, le match à l’affiche, c’était Côte d’Ivoire – Burkina Faso. La ville était en ébullition. Avant le match, il y avait des parades en mobylettes habillées avec les drapeaux des deux pays. Et sur chaque mobylette, il y avait deux personnes. Un burkinabé qui tenait le drapeau de la Côte d’Ivoire et un ivoirien avec le drapeau du Burkina. Le match n’avait même pas encore commencé que l’émotion était déjà très forte dans les esprits. Dans le maquis où nous sommes allés suivre le match, l’ambiance était vraiment belle. Bien entendu, c’est la Côte d’Ivoire qui avait gagné, mais burkinabés comme ivoiriens, tout le monde dansait et criait comme pour célébrer une seule et même victoire, celle de la fraternité. Je n’oublierai jamais ce jour-là.
Nous arrivâmes autour de dix-sept heures trente. Laetitia avait dormi pendant tout le voyage. Après les formalités de l’hôtel, je passai un coup de fil à Gargamel pour lui dire qu’on était à Méagui. Nous convînmes de caller le rendez-vous au lendemain à dix heures.
La haine de cet homme pour les schtroumpfs était vraiment tenace. Trente années pratiquement s’étaient écoulées et rien n’avait changé dans ses plans de tous les jours : retrouver le village de ces petits êtres bleus et les manger tous jusqu’au dernier. Mais comme la victoire revient toujours aux gentils, il n’avait jamais pu faire de mal à un seul schtroumpf. Il habitait dans une zone retranchée en dehors de la ville, à l’entrée de la forêt, toujours avec Azrael. Ils étaient devenus vieux tous les deux et ne pouvaient plus courir derrière les schtroumpfs comme avant. Pendant que certains habitants de Méagui posaient des pièges pour attraper des agoutis et de gros rats, l’infâme Gargamel, lui, avait infesté la forêt de pièges à schtroumpfs. Nous n’eûmes pas de mal à trouver sa maison. Assis sur une chaise à bascule sous sa véranda, il se balançait nerveusement en fumant une pipe. Il se leva pour nous saluer mais son esprit était loin. Il nous demanda si on avait par hasard une idée de l’endroit où se trouvait le village des schtroumpfs. Je répondis que non.
– « Pourquoi les déteste-tu autant ? », demandai-je
– « Ces petits nabots bleus ? Je les haïrai jusqu’à la fin de mes jours
– « Mais pourquoi ? », insista Laetitia
– « Il n’y a pas de pourquoi, cria-t-il, je les hais c’est tout.
Rien que de les évoquer, il enrageait au point où il ne tenait plus en place. Il se leva et marcha de long large en marmonnant des choses qu’on ne comprenait pas.
– « Pardon ? », demandai-je
– « Je vais les attraper, les découper en petits morceaux, les écrabouiller et en faire un festin pour Azrael et moi »
– « Oui, mais ça fait des lustres que tu as ça en projet et tu n’y es jamais arrivé », continuai-je
– « Tu devrais peut-être passer à autre chose », suggéra Laetitia
– « Jamais !!!, cria-t-il avec des yeux rougis par une telle éventualité, ça va pas non ».
Je fis signe à ma chérie de ne plus lui adresser la parole et de me laisser parler. « Je n’aurai de répit que quand ils seront tous dans ma marmite, dit-il, d’ailleurs, il est l’heure de passer mes pièges en revue. Venez ». Il nous fit marcher pendant des heures dans la forêt. Les pièges n’avaient rien pris. Il y en avait une cinquantaine à peu près. Furieux, il jeta sa canne par terre et se mit à sauter dessus en hurlant : « Je vous hais, je vous hais, je vous hais sales vermines ». J’eus envie de rire, mais je fis de mon mieux pour éviter ça. Je ne voulais surtout pas le vexer et compromettre ma mission. De retour chez lui, il nous annonça qu’il allait finalement mettre à exécution un plan qu’il avait depuis longtemps. Il comptait transformer Azrael en schtroumpf et l’infiltrer comme espion. Il avait toujours hésité parce qu’il ne maîtrisait pas bien la formule. Une erreur pouvait être fatale pour le chat. Quand il entendit ça, Azrael poussa le cri dont lui seul avait le secret et voulu s’éclipser, mais Gargamel le rattrapa.
– « Viens là espèce de vaurien, tu es incapable d’attraper un seul schtroumpf, voici l’occasion de te rendre utile »
– « Tu crois que c’est une bonne idée ? ». Je tentais juste de plaider pour le chat
– « C’est la meilleure qui soit, répondit-il l’air vraiment convaincu, si ce plan échoue, je prends définitivement ma retraite ».
Il nous demanda d’attendre dehors. Il tenait à la confidentialité de ses travaux. Au bout d’une heure, on entendit des explosions suivies d’incantations et enfin le rire sarcastique de Gargamel. Il avait fini. Il ouvrit la porte et nous présenta son chef-d’œuvre qu’il baptisa le « schtroumpf boucantier ». « Pauvre Azrael », me dis-je intérieurement. Sans perdre de temps, il l’envoya dans la forêt pour qu’il se fasse repérer par les vrais schtroumpfs, ce qui ne tarda pas. C’est la schtroumpfette qui tomba sur lui par hasard et le conduisit au village. Elle commença même à « tomber fan » de lui. Il attira tout de suite l’attention de tout le monde sur lui à cause de son style de star. Il placarda des affiches partout pour annoncer qu’il donnerait un spectacle dans la soirée. Tout le village se rassembla sur la place publique ou un grand podium avait été monté pour l’occasion. Le plan de Gargamel fonctionnait parfaitement. Il avait prévu faire irruption dans le village pendant « le show » et capturer autant de schtroumpfs que possible. Nous étions cachés dans les buissons à deux pas du village, attendant le moment opportun. Moi, je n’étais pas inquiet pour les petits bonhommes bleus. Mon bébé Titi pareil (c’est comme ça que j’appelais ma chérie). Gargamel avait toujours des plans foireux et celui-là n’allait certainement pas faire l’exception. Et nous avions bien raison. Le maître de cérémonie c’était le schtroumpf à lunettes. C’est devant une foule en liesse qu’il annonça l’arrivée sur scène de l’artiste. Le schtroumpf boucantier apparut sous les ovations nourries du public et commença : « Aaaaaah yayaye, les gens n’aiment pas les gens… ». Il n’eut pas le temps d’aller plus loin. L’effet de la formule magique commença à s’estomper et Azrael retrouva peu à peu son aspect de chat. Inutile de vous décrire la débandade qui s’en suivit. Gargamel était hors de lui. Il ne put même pas attraper un seul schtroumpf. Il voulait tuer Azrael. Plus tard, il se rendit compte qu’il avait confondu les formules. Il y avait celle de douze heures, celle de vingt-quatre heures et la formule illimitée. C’est cette dernière qu’il devait prononcer et il s’était trompé en disant la première. Il s’en voulait à mort. Il s’insultait lui-même, se cognait la tête partout, shootait tout ce qui se trouvait en travers de son chemin. Affalé sur sa chaise à bascule, il me dit :
– « Mon petit, je crois qu’il est temps que je prenne ma retraite, j’arrête de traquer ces maudits schtroumpfs »
– « Oui, je pense que c’est ce qu’il y a de mieux à faire », acquiesçai-je.
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