30 ANS DE SOLEIL EBOOK

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La nuit était douce, la fraîcheur n’était pas agressive. Chris s’engouffra dans le hall, prit les escaliers et longea le long couloir jusqu’à la salle de réunion où se trouvait Anna. Il laissa des consignes aux infirmières de garde. Il les pria de veiller à ce que personne ne le dérange. Il entra et referma la porte derrière lui. La lumière était tamisée et l’on n’entendait que le bip régulier de l’appareil qui confirmait qu’il y avait toujours de la vie en elle. Il tira une chaise et s’assit à sa gauche. Il la regarda fixement pendant plusieurs minutes avant de se redresser pour lui prendre la main. « C’est donc vrai, demanda -t-il sans la quitter des yeux, tu vas vraiment me laisser ? » Qu’est-ce qui s’est passé bébé ? Qu’est-ce qui t’a mis dans cet état ? Je me rappelle que je t’avais pris un rendez-vous chez ton cardiologue. Je m’en veux un peu tu sais, j’aurais dû le faire plus tôt, peut-être que cette maudite crise cardiaque ne serait jamais arrivée. Mes collègues et moi avons fait tout ce qui est humainement et médicalement possible, mais elle s’est montrée plus tenace que nous. Voilà déjà six ans que je n’ai pas entendu le son de ta douce voix chérie, six ans à espérer que tu ouvres enfin les yeux pour sentir ton regard sur moi. C’est fou ce que le temps passe vite. Je me souviens encore de ce jour où tu es entrée dans mon bureau par erreur. J’ai eu une sensation vraiment étrange, comme si j’étais certain de te connaître. Sûrement à cause de ce lien très fort qui nous unissait quand nous étions enfants. Et quand je t’ai revue après dans ce bar, je pense que c’est Dieu lui-même qui m’a fait lever pour aller vers toi. Je le dis parce que j’étais plutôt timide à l’époque et draguer une fille comme ça dans un bar, ça n’était vraiment pas mon truc. Et puis ce qui devait arriver est arrivé. Nos cœurs se sont parlé et se sont entendus. J’étais fait pour toi et toi pour moi. J’en avais la certitude. C’est pour ça que quand je t’ai trompée avec la mère de mon fils, ma conscience m’a grondé et j’ai décidé de tout te dire, parce que je t’aimais déjà très fort bébé. Avec toi, je ne voulais surtout pas d’échec, je voulais construire une vraie vie de couple parce que je te trouvais parfaite pour moi, à tous points de vue. Et je ne voulais pas que notre relation repose sur une trahison. J’étais sûr que ça fragiliserait notre union. Ça me pesait sur le cœur et il fallait que je me décharge. Tu t’es fâchée, tu m’en as voulu, mais moi j’étais en paix, avec Dieu et avec moi-même.
Et puis, un jour, tu as réussi à me pardonner. Je t’ai aimé encore plus. Quand tu es allée au Burkina, les trois jours que j’ai passés sans toi mon ouvert les yeux, j’ai compris que je devais vivre avec toi, pour toujours, tant tu me manquais. Je ne pouvais pas attendre que tu reviennes, il fallait que je te voie, que je te touche, que je te dise mon amour même si tu le connaissais déjà, bref, il fallait que je te demande en mariage. Tu m’as dit oui chérie, et tu as fait de moi un homme comblé en me donnant de beaux enfants. Je me rappelle encore de la venue au monde des jumeaux (il avait évoqué ce souvenir en riant). On était un peu paniqués, perdus. Un enfant, ça change une vie de couple. Deux à la fois, on se disait que ça allait être l’enfer. Mais on s’en est bien sorti, n’est-ce pas ? Je suis vraiment fier de toi. Tu t’es toujours comportée comme une Bonne Mère, je peux te l’assurer parce que tes enfants me le disent tous les jours. Je pense que Dieu était vraiment au cœur de notre couple. Pendant vingt ans, on ne s’est pas disputé une seule fois, tu te rends compte chérie. Certains couples se disputent toutes les dix minutes, d’autres même se brisent après un seul palabre. Nous on a réussis à faire deux décennies sans histoires. On s’est boudé parfois, mais on a toujours su se parler. Aucun de nous n’a élevé la voix une seule fois sur l’autre jusqu’à l’épisode « Pamela ». Ah celle-là, c’était une vraie sorcière. On peut dire qu’elle m’a poussé jusqu’au bord du péché. Tu m’avais donné la permission de coucher avec elle, juste avant de t’envoler pour Paris, tu t’en souviens ? Ça remonte à huit ans déjà. Je suis allé plusieurs fois chez elle, on s’est vus à plusieurs reprises dans des bars. Mais je n’ai jamais pu lui donner ce qu’elle voulait. Le jour où je me suis décidé, tu ne me croiras pas, mais je me suis retrouvé presque à poil devant sa porte ». Il avait dit ça dans un éclat de rire. Il se marrait tout seul en se remémorant la scène. « Elle m’a chassé de chez elle parce que j’ai dit ton nom pendant qu’elle me faisait une gâterie. C’est dingue ! » Il s’affala dans la chaise en disant : « Finalement, nous n’avons jamais couché ensemble et je n’en suis pas fâché. Quand tu es rentrée de ton voyage, tu ne m’as pas posé la question et on n’en a jamais parlé. Elle m’en a voulu pendant longtemps. Mais après, on a fait la paix. On s’est revu quelques fois en toute amitié et puis, un beau matin, elle a disparu de la circulation. Aujourd’hui, je n’ai plus aucune nouvelle d’elle. Je crois qu’elle est aux États-Unis maintenant. J’ai cru voir une publication comme ça sur Facebook ». Il se redressa, lui prit à nouveau la main et dit :
«Dans quelques heures, tu vas t’en aller bébé. Tu vas me priver de toi pour toujours. La dernière image que je garde de toi debout, c’est celle de ce matin-là, où je me rendais à Bassam. Tu portais encore ta robe de nuit et tu étais si belle et si désirable. Les années n’ont jamais eu vraiment d’effets sur ta beauté ma chérie. Tu es restée séduisante toute ta vie. J’aurais aimé être un artiste pour mettre cette belle image sur une toile afin que tout le monde la voie. Mais ce n’est pas grave, elle est dans ma mémoire maintenant et je la regarderai tous les jours jusqu’à mon dernier souffle. Elle sera ma source d’inspiration. Oui mon amour, cette image me rappellera chaque jour que j’ai épousé une femme avec des vertus, une femme merveilleuse qui a su tenir sa promesse en m’aimant jusqu’à ce que la mort nous sépare. Pars en paix mon cœur, pars avec le souvenir d’un mari qui ne t’a jamais été infidèle, un mari qui t’a aimé de toute sa personne, jusqu’au plus profond de lui-même. Je t’aime Anna, je t’aimerais jusqu’à la fin de ma vie ».
Il avait parlé tout haut. La main d’Anna était toujours dans la sienne et il pleurait. Il pleurait la fin de vingt-huit belles années de bonheur, le départ définitif d’un Amour, le départ de la mère de ses enfants. Elle allait laisser un vide si grand qu’aucune femme, aussi disposée soit-elle, ne pourrait combler.
Il était presque 6h du matin. Le silence était rompu par le perpétuel bip sonore des appareils. Le sommeil de Chris était léger, assez léger pour sentir une petite pression dans sa main. Il murmura quelque chose et continua de dormir. Il eut une deuxième pression. Cette fois, il ouvrit les yeux, pensant qu’une infirmière l’avait touché pour le réveiller. Il n’y avait personne dans la salle. Il vit que le jour était en train de se lever et sentit encore du mouvement dans sa main.
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